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SOCIÉTAL,
SOCIÉTAL ! EST-CE QUE J’AI UNE GUEULE SOCIÉTALE ?
L’adjectif « sociétal » est à
la mode. Les grands chefs de la cuisine sociale le mettent à toutes les
sauces. De l’individu à la politique, bornes incluses, le sociétal
occupe tout le spectre de la pensée. Pour s’en convaincre, il suffit
de« saisir » ce mot dans la fenêtre recherche de Google. Un
simple clic révèle bien des choses sur cet adjectif néologique.
Les linguistes puristes n’aiment guère cet intrus qui déroge
aux lois de la grammaire. D’éminentes personnalités en ont
néanmoins fait le titre d’une revue. Les réformateurs en
étiquettent les fagots qu’ils veulent mettre au feu pour rénover
la société. Des politiciens en nomment le cheval de bataille qu’ils
lancent contre le destrier. Chacun sait, que le destrier est conduit de la main
droite par l’écuyer lorsque le chevalier n’est pas encore
monté ou a été démonté.
Le « sociétal » est fécond et se substantive. Il a
engendré le sociétalisme. Outre ses avatars locaux, le sociétalisme
nous donnera bientôt d’autres belles descendances comme le national
sociétalisme, l’eurosociétalisme, le mondial sociétalisme.
Nous voilà avertis, nous allons tous nous sociétaliser. Nous devrons
éduquer les enfants des écoles, soigner les « asociétaux
», rééduquer les nantis, recycler les libéraux et
les antilibéraux, les libérer de leurs préjugés.
L’omniprésence de ce concept est inquiétante. Elle révèle
le péché mignon d’une humanité qui voudrait se penser
comme une espèce de ruche ou de fourmilière où tout serait
classifié, ordonné, planifié, encadré, organisé,
réparti.
Certes la société est imparfaite. Mais faut-il pour autant vouloir
tout régenter globalement ? Faut-il se vouer aux activistes qui voudraient
généraliser les solutions à leurs propres problèmes
et mettre un peu de baume sur leurs vieilles frustrations ?
L’idéologie perce sous les théories. Les neurones de nombreux
intellectuels s’orientent comme de la limaille dans un champ magnétique.
Il suffit de tapoter un peu pour faire apparaître le spectre des convictions,
les polarisations des cerveaux.
Le vocabulaire change. Les ornières restent. Elles prennent le nom de
lignes de forces.
Certains proposent de découpler, voire d’opposer, approche sociétale
et approche individuelle des réalités de la société.
Comme si la société n’était pas faite d’individus
et comme si ne comptaient que les classes, les groupes, les corporations, les
partis, les sectes, les coteries.
C’est pourtant une réalité sociétale, les rapports
de force ne s’établissent et ne s’équilibrent guère
qu’au détriment des individus isolés.
L’idéologie pointe son nez. « La propriété
c’est le vol ». Mais cela n’empêche pas une certaine
pensée de tenter de s’approprier tout le champ social et tout le
champ sociétal sans que personne ne sache bien distinguer l’un
de l’autre.
N’est-il est pas abusif d’assimiler libéralisme et individualisme
?
Donner dans la société sa place à l’individu, toute
sa place à tout individu, fût-ce au détriment du groupe,
n’a en soi rien d’immoral et d’antisocial. Tout est une question
de mesure et de pratique. Il est illusoire de prétendre traiter par un
logiciel omnibus toute une masse de cas d’espèce. Loin de s’en
dissocier, le « sociétal » ne pourrait-il pas promouvoir
l’indépendance, la liberté, la responsabilité individuelle
?
Pour une certaine pensée hémisphérique, donner le primat
à l’individu serait une ruse du libéralisme pour étendre
son emprise et opprimer le pauvre peuple.
Le libéralisme n’exclut pas l’action collective. Les entreprises
et les organismes non institutionnels ont la possibilité de se créer,
d’entreprendre, de se développer dans le cadre de règles
« sociétales ». En ce domaine non plus rien n’est en
soi immoral et antisocial. Tout est question de mesure, de pratique, de résultats.
Les moteurs de recherche le prouvent, la France est prolixe sur le thème
de la société. Elle est moins brillante pour maîtriser les
évolutions.
Pendant que nous chicanons, le monde change. Et nos galops tardifs ne nous ont
pas encore fait rattraper nos retards.
Comme Jouvet dans « Hôtel des Ch’tis », nous aurions
besoin de changer d’atmosphère.
Pierre Auguste
Le 20 août 2008
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